ETHOS

TRIBUNAL ECCLÉSIASTIQUE INTERNATIONAL

C’est ainsi que nos contemporains pourraient appeler la plus haute instance judiciaire de l’orthodoxie universelle. Nous parlons du Concile des primats des anciennes Églises orientales. Depuis plusieurs siècles, dans l’Église orthodoxe, il existe une tradition d’appel au jugement d’un tel Concile en cas de conflits graves. Le Concile des Patriarches orientaux a examiné à plusieurs reprises des poursuites contre les plus hauts dignitaires de l’Église.

Dans l’histoire de l’Église russe aussi, il existe un précédent pour faire appel au jugement des Patriarches orientaux. En 1666, ce sont les Patriarches orientaux qui ont condamné le patriarche Nikon de Moscou, le privant de sa dignité patriarcale et de son rang épiscopal. Nikon a été réduit au rang de simple moine et envoyé dans un monastère pour s’y repentir.

Aujourd’hui, alors que le patriarche Cyrille de Moscou soutient ouvertement la guerre de conquête de la Russie contre l’Ukraine, nous, prêtres de l’Église orthodoxe ukrainienne, avons décidé de déposer plainte au Concile des primats des anciennes Églises orientales contre le patriarche Cyrille.

Nos principales accusations sont les suivantes :

  1. Cyrille prêche la doctrine du « monde russe », qui ne correspond pas à l’enseignement orthodoxe et doit être condamnée comme hérésie ;
  • Cyrille a commis des crimes moraux, bénissant la guerre contre l’Ukraine et soutenant pleinement les actions agressives des troupes russes sur le territoire de l’Ukraine.

Nous espérons que le Concile des Primats des Anciennes Églises orientales examinera notre appel et prendra une juste décision.

APPEL PUBLIC

AUX PRIMATS DES ÉGLISES ORTHODOXES LOCALES

Nous, prêtres de l’Église orthodoxe ukrainienne, en ces jours tragiques où une guerre cruelle est menée par la Fédération de Russie contre l’Ukraine, considérons qu’il est de notre devoir pastoral de nous tourner vers le plérôme de l’Orthodoxie universelle.

Le 24 février 2022, les troupes russes ont envahi le territoire de l’État ukrainien souverain sans déclarer la guerre. L’agression militaire dure depuis plus d’un mois. Les troupes russes détruisent systématiquement non seulement les infrastructures militaires, mais aussi les zones résidentielles, les entreprises civiles, les écoles, les hôpitaux, les théâtres. L’économie ukrainienne subit de lourdes pertes. Mais notre plus grande peine est causée par le fait que des milliers de civils ont déjà péri pendant la guerre. Les actions de l’armée russe à Kharkiv, Tchernihiv, Okhtyrka, Gostomel, Vorzel et surtout à Marioupol et Bucha portent les marques évidentes d’un génocide du peuple ukrainien et provoquent l’indignation du monde entier.

Dès le premier jour de la guerre, le primat de l’Église orthodoxe ukrainienne, Sa Béatitude le métropolite Onuphre, a condamné l’agression de la Fédération de Russie contre l’Ukraine et a lancé un appel au président russe V.V. Poutine pour qu’il mette fin à la guerre. En outre, Sa Béatitude le métropolite Onuphre s’est adressé au patriarche Cyrille de Moscou en lui demandant d’élever sa voix contre la guerre. Après quoi, tant Sa Béatitude Onuphre à titre personnel que le Saint-Synode de l’Église orthodoxe ukrainienne ont, à nouveau, appelé le patriarche Cyrille à s’opposer à la guerre et à contribuer à faire cesser l’agression militaire. Cependant, le patriarche Cyrille a ignoré ces appels.

Bien plus, depuis le début de la guerre, le patriarche Cyrille a fait à plusieurs reprises des déclarations publiques marquant un soutien de facto aux actions agressives de la Fédération de Russie contre l’Ukraine. Le 13 mars 2022, lors de la liturgie dans la cathédrale du Christ-Sauveur, le patriarche Cyrille a offert une icône de la Mère de Dieu au commandant en chef de la Garde nationale de la Fédération de Russie V.V. Zolotov et a donné sa bénédiction à ceux qui servent dans cette organisation militaire d’État. Dans son discours de remerciement, V.V. Zolotov a ouvertement déclaré que les troupes de la Garde nationale de la Fédération de Russie prenaient une part active à la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine. Dans le même temps, il a qualifié les Forces armées ukrainiennes de « nazies ». Le patriarche, après avoir écouté les paroles de Zolotov, n’a soulevé aucune objection. La bénédiction de la Garde nationale russe par le patriarche Cyrille fut une approbation sans équivoque de la guerre que la Fédération de Russie a déclenchée contre l’Ukraine.

Bien que le patriarche Cyrille ait, durant de nombreuses années, affirmé dans ses déclarations publiques (y compris lors de visites en Ukraine) qu’il considérait les chrétiens orthodoxes d’Ukraine comme son troupeau, dont il était responsable, il bénit aujourd’hui directement la destruction physique de ce troupeau par les troupes russes.

Les actions du patriarche Cyrille ont provoqué l’indignation parmi le clergé et les croyants de l’Église orthodoxe ukrainienne. Au moins quinze diocèses de l’Église orthodoxe ukrainienne ont déjà officiellement annoncé qu’ils arrêtaient la commémoration du patriarche Cyrille durant le service divin. Nous savons que, dans de nombreux autres diocèses, les évêques dirigeants ont donné oralement la permission au clergé de ne pas commémorer le patriarche Cyrille. Ainsi, des évêques, des prêtres et de simples fidèles de l’Église orthodoxe ukrainienne ont exprimé leur méfiance sans équivoque à l’égard du patriarche Cyrille.

Nous soutenons pleinement le refus des évêques et du clergé de notre Église de commémorer le patriarche Cyrille pendant le service divin. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus.


Nous déclarons explicitement qu’il nous est impossible de continuer à nous trouver sous une forme quelconque de dépendance canonique du patriarche de Moscou. C’est là le cri de notre conscience chrétienne.

Nous observons les actions cruelles de l’armée russe contre le peuple ukrainien, qui sont en fait approuvées par le patriarche Cyrille. En tant que pasteurs de l’Église et simplement en tant que chrétiens, nous avons toujours été, sommes et serons toujours avec notre peuple, avec ceux qui souffrent et ont besoin d’aide. Nous soutenons pleinement les autorités de l’État ukrainien et les Forces armées ukrainiennes dans leur lutte contre l’agresseur.

Notre position est pleinement conforme à l’Évangile et à la Tradition de l’Église. La défense de la Patrie contre l’ennemi est l’une des principales vertus chrétiennes. Nous voudrions en particulier souligner que notre position est également conforme à la réglementation interne de l’Église orthodoxe russe. En 2000, ont été adoptés les Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe. Ce document approuve le patriotisme chrétien, qui se manifeste, entre autres, « dans la défense de la patrie contre ses ennemis » (II, 3). Toujours dans les Fondements de la doctrine sociale, il est clairement indiqué que « l’Église […] n’interdit pas à ses enfants de participer aux opérations militaires, dès lors qu’il s’agit de défendre le prochain ou de restaurer la justice bafouée » (VIII, 2). Le document note également qu’« en temps de guerre, il est essentiel de protéger la population civile des opérations militaires » (VIII, 3).

En tant que citoyens de l’Ukraine, nous agissons aujourd’hui dans le cadre de ces principes. Nous appelons à la défense de notre Patrie contre l’ennemi qui est venu à nous avec des armes ; nous soutenons l’armée ukrainienne, qui s’applique à défendre notre peuple et cherche à rétablir la justice violée ; nous appelons à la fin de l’anéantissement cruel de la population civile ukrainienne par l’armée russe.

Dans le même temps, le patriarche Cyrille (et de nombreux évêques et prêtres en Russie) violent directement les normes des Fondements de la doctrine sociale. En particulier, ce document indique clairement que l’Église ne peut pas aider l’État ni coopérer avec lui, si l’État mène une guerre d’agression extérieure (III, 8). Aujourd’hui, les actions de la Fédération de Russie contre l’Ukraine ne sont rien d’autre qu’une guerre d’agression extérieure. Ce fait est reconnu par l’ensemble de la communauté internationale. Le 2 mars 2022 notamment, 141 pays ont soutenu la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’agression russe contre l’Ukraine. Mais le patriarche Cyrille lui-même et de nombreux membres du clergé en Russie continuent de soutenir la politique étrangère agressive de la Fédération de Russie. Par conséquent, la position du Patriarcat de Moscou sur la guerre contre l’Ukraine ne correspond pas aux normes de la morale chrétienne, ni même à ses propres documents normatifs.

En réfléchissant aux origines de la position de l’Église orthodoxe russe sur la guerre en Ukraine, nous devons admettre que l’un des fondements idéologiques de cette guerre est la doctrine du « monde russe », que promeut personnellement le patriarche Cyrille depuis de nombreuses années. Cette doctrine a été constituée par des politologues et des sociologues russes depuis les années 1990. Elle a pour but de préserver l’influence de la Fédération de Russie sur le territoire de l’ex-Union soviétique après son peu glorieux effondrement. Les idéologues du « monde russe », en particulier au sein du Patriarcat de Moscou, n’ont jamais caché le fait que cette doctrine devait contribuer à l’irrédentisme russe, c’est-à-dire au rétablissement progressif du contrôle politique de la Russie sur les territoires qui faisaient auparavant partie de l’Union soviétique ou même de l’Empire russe.

Le patriarche Cyrille est l’un des principaux idéologues de la doctrine du « monde russe ». Selon lui, le « monde russe » est un espace civilisationnel unique couvrant les territoires sur lesquels la culture russe a historiquement eu un impact significatif. Il a déclaré à plusieurs reprises qu’il considérait les Russes, Ukrainiens et Biélorusses d’aujourd’hui comme « un seul peuple », le peuple du « monde russe ». En 2014 notamment, dans l’un de ses discours à la télévision, le patriarche Cyrille a déclaré : « Le monde russe est … une civilisation particulière à laquelle appartiennent des gens qui s’appellent aujourd’hui par des noms différents – Russes, Ukrainiens et Biélorusses » (http://www.patriarchia.ru/db/text/3730705.html). C’est-à-dire que les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses, selon le patriarche, s’appellent simplement par des noms différents, mais restent en même temps un seul peuple.

En 2021, dans une interview à l’occasion de son 75e anniversaire, le patriarche Cyrille a déclaré : « Pour moi, en tant que patriarche de toutes les Russies, il n’y a pas de division entre les peuples et les États, mais il y a le troupeau de l’Église orthodoxe russe » (http://www.patriarchia.ru/db/text/5863267.html). Bien que le patriarche Cyrille ait toujours souligné qu’il ne remettait pas en question les frontières étatiques existantes, il a néanmoins déclaré que ces frontières « créent des obstacles inutiles entre les peuples du Monde russe » (http://www.patriarchia.ru/db/text/928446.html).

Le 20 mars 2022, alors que la guerre de la Russie contre l’Ukraine était déjà en cours, le patriarche Cyrille dans son sermon en la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou déclara que les Russes et les Ukrainiens sont vraiment un seul peuple. Il a souligné qu’il considérait cela comme une vérité divine, que ne changeait pas le fait qu’aujourd’hui nous vivions dans des pays différents. Par conséquent, le patriarche a déclaré qu’il continuerait à prier « pour notre peuple uni, qui vit aujourd’hui dans différents pays » (http://www.patriarchia.ru/db/text/5909901.html).


Toutes ces déclarations sont parfaitement conformes à la propagande d’État russe, qui rejette le fait même de l’existence de la nation ukrainienne et de la culture ukrainienne, et, par conséquent, ne reconnaît en fait pas les droits des Ukrainiens à leur propre État. Ainsi, la doctrine du « monde russe », propagée par le patriarche Cyrille depuis de nombreuses années, contribue aujourd’hui à justifier l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine.

Cependant, nous, prêtres orthodoxes, voulons particulièrement attirer l’attention sur les aspects de la doctrine du monde russe qui sont directement liés à la doctrine de l’Église. En particulier, le patriarche Cyrille identifie obstinément le « monde russe » au soi-disant « territoire canonique » de l’Église orthodoxe russe. En 2009 notamment, dans son discours à l’Assemblée de la Fondation « Monde russe », le patriarche Cyrille a déclaré que « l’Église orthodoxe russe remplit une mission pastorale parmi les peuples qui acceptent la tradition spirituelle et culturelle russe comme base de leur identité nationale, ou du moins comme une partie essentielle de celle-ci. C’est pourquoi, en ce sens, nous considérons également la Moldavie comme une partie de ce monde russe » (http://www.patriarchia.ru/db/text/928446.html).

Dans ses discours officiels, le patriarche Cyrille a affirmé à plusieurs reprises que, selon la charte des patriarches d’Orient sur l’établissement du patriarcat de Moscou (1593), tous les territoires situés au nord de Byzance ont été transférés à la juridiction de ce patriarcat. S’exprimant, par exemple, le 24 septembre 2014 lors du VIe Festival international « Foi et Parole » à Moscou, le patriarche Cyrille a déclaré qu’en 1593, « le monde chrétien au nord de l’Empire byzantin fut remis au Patriarcat de Moscou. Soit tout ce qui est au nord de Byzance. »

Selon cette logique, les patriarches d’Orient auraient reconnu l’extension de la juridiction du patriarche de Moscou à l’Ukraine, à la Biélorussie, aux Pays baltes et à la Moldavie. Ce sont ces territoires que le patriarche Cyrille proclame comme zone de sa « responsabilité canonique » et identifie au « monde russe ». Du point de vue du patriarche Cyrille, toutes les Églises de ces territoires n’ont pas droit à l’indépendance ecclésiastique (autocéphalie). Selon sa logique, les Églises en Ukraine, en Biélorussie, en Moldavie et dans les Pays baltes sont littéralement condamnées à faire partie du Patriarcat de Moscou pour toujours.

Ces déclarations du patriarche Cyrille entrent en contradiction évidente avec les faits historiques. Mais il est particulièrement surprenant que le patriarche Cyrille présente cette fausse interprétation de l’histoire comme la position de toute l’Orthodoxie universelle. De plus, dans les paroles et les actions du patriarche Cyrille, nous voyons des distorsions évidentes de l’enseignement orthodoxe sur l’Église. Les déclarations du patriarche Cyrille sur le « monde russe » ressemblent à l’ethnophylétisme condamné par l’Orthodoxie universelle, où le rôle d’un groupe ethnique est joué par la « civilisation russe ». Les déclarations du patriarche Cyrille selon lesquelles la juridiction du Patriarcat de Moscou s’étend à toutes les personnes qui acceptent la « tradition spirituelle et culturelle russe comme base de leur identité nationale » sont en contradiction évidente avec le droit canonique orthodoxe. Une telle compréhension de la structure ecclésiastique signifie le rejet du principe territorial de l’étendue de la juridiction ecclésiastique au profit d’un principe national (ou culturel-national).

En mars 2022, un groupe de théologiens orthodoxes a publié une Déclaration sur l’enseignement du « monde russe », qui à ce jour a déjà été soutenue par plus de 500 intellectuels du monde entier (LOrthodoxie-la-Russie-et-lUkraine-Déclaration-sur-le-Monde-russe-13-mars-2022-Rev2.pdf (publicorthodoxy.org). Nous estimons que cette Déclaration est une étape importante vers la compréhension des distorsions de l’enseignement orthodoxe sur l’Église qui ont eu lieu au sein du Patriarcat de Moscou.

Toutes ces considérations nous obligent à nous tourner vers les Primats des Églises orthodoxes locales. Nous affirmons notre loyauté à l’Orthodoxie universelle, notre désir de la plénitude de notre communion avec elle et condamnons toute tentative de limiter notre participation à celle-ci. Nous croyons aussi que c’est justement le Plérôme de l’Orthodoxie universelle qui doit réagir avec attention et responsabilité aux déclarations et aux actions du patriarche Cyrille. La tragédie qui se déroule aujourd’hui en Ukraine est notamment le résultat de la politique menée par le patriarche Cyrille depuis qu’il est à la tête de l’Église orthodoxe russe. Il est évident que c’est déjà devenu un défi pour l’ensemble de l’Orthodoxie universelle.

C’est pourquoi, nous appelons les Primats des Églises orthodoxes locales à :

  1. Condamner clairement et sans équivoque l’agression militaire de la Fédération de Russie contre l’Ukraine.
  2. Appeler le président de la Fédération de Russie V.V. Poutine à cesser immédiatement la guerre et à libérer tous les territoires occupés de l’Ukraine souveraine.
  3. Examiner les déclarations publiques du patriarche Cyrille de Moscou concernant la guerre contre l’Ukraine et les évaluer à la lumière des Saintes Écritures et de la Sainte Tradition de l’Église.
  4. Considérer au niveau panorthodoxe la doctrine du « monde russe », devenue l’une des justifications idéologiques de la guerre de la Fédération de Russie contre l’Ukraine et promue par le patriarche Cyrille depuis de nombreuses années ; évaluer cette doctrine du point de vue de l’enseignement orthodoxe, et en cas de condamnation de cette doctrine, traduire le patriarche Cyrille en justice [ecclésiastique] et le priver du droit d’occuper le trône patriarcal.

Le présent appel est ouvert à la signature pour le clergé de l’Église orthodoxe ukrainienne. Après la clôture de collecte des signatures, l’appel sera adressé aux Primats des Églises orthodoxes locales. Il sera également porté à la connaissance du patriarche Cyrille de Moscou.

(Au 12.04.2022 à 19h00, l’appel a été signé par 369 ecclésiastiques de cette Église. La collecte de signatures se poursuit. La liste complète des signataires est publiée sur la page internet d’origine).

Nous présentons ci-après la traduction française de l’appel. Le texte original ukrainien et la possibilité de le signer se trouvent sur la page Facebook de l’archiprêtre Andriy Pinchuk.

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